J'aime bien les enfants. Certains enfants, je veux dire. Je connais une petite fille de dix ans avec qui je parle de temps en temps, elle a l'air gentille et agréable ; son frère jumeau en revanche ne cesse de faire des bêtises et se rend insupportable. J'aime bien mon petit frère, bien qu'il sache lui aussi devenir très pénible en moins de deux. J'aime bien le sourire que m'a fait une petite fille alors que j'essayais un jour de l'aider à prendre une canette dans une machine à boissons complètement détraquée. J'aime bien les enfants quand ils s'intéressent à des trucs qui en valent la peine, quand ils savent garder leur capacité de voir le monde d'un oeil naïf et critique, quand ils soulignent innocemment les absurdités d'un monde auquel nous sommes trop habitués. J'aime bien. Je sais que je tombe un peu-beaucoup dans le mythe de l'enfant innocent au regard vierge et pur. En vérité beaucoup d'enfants sont d'un conformisme affligeant, facilement façonnés par leurs parents, leur entourage. Mais ce n'est sans doute pas seulement dû au fait d'être très jeune ; certains adultes semblent demeurer définitivement dénués du moindre esprit critique.
Je ne supporte pas les enfants qui crient, qui parlent trop bruyamment sans que leurs parents réagissent (parfois d'ailleurs les parents sont bien plus coupables que leurs enfants !). Je n'aime pas les enfants méchants, qui jettent du sable dans les yeux de leurs camarades, font des croche-pieds ou jettent des pierres aux chiens par pur plaisir.
Je ne me sens pas obligée de m'extasier devant le premier bébé qui passe. Je n'en ai d'ailleurs pas envie, la plupart du temps. Pourquoi le "ooooooooohhhhh, qu'il est mignooonn, il est trop bôôôôô, il ressemble à sa tante Jeannine" serait-il de rigueur ? Certains bébés sont plutôt laids. Un bébé n'est pas un jouet, ni un bibelot, ni un cadeau, c'est un jeune, très jeune être humain. Pourquoi s'extasier sur les bébés et pas sur les vieux, par exemple ? Qu'on me pardonne ma froide lucidité. Rien de plus beau que le sourire d'un enfant, disent certains. Ce sourire est parfois d'un sadisme précoce qui le rend d'autant plus effrayant.
Je me demande bien ce que cela veut dire, "aimer les enfants". Qu'on dise "j'aime les enfants" ou "je déteste les enfants", je crois qu'il s'agit de généralités abusives. Les enfants sont avant tout des individus. De jeunes personnes. Est-ce que les personnes qui s'exclament "Oh moi, j'adoooooooorrrrre les enfants" ne les prennent pas un peu pour des demeurés ?
Freud avait fait scandale en déclarant, à juste titre, que les enfants ont des pulsions sexuelles. Je me demande si les gens qui disent adoooooooooorrer les enfants ne sont pas comme les biens-pensants qui ont condamné Freud par principe : ils se font une image préconçue des enfants, à mi chemin entre Anne Geddes et Bonne nuit les petits. L'enfant innocent, l'enfant sauveur. La vérité sort de la bouche des enfants. A d'autres !
J'admets que les enfants puissent avoir des spécificités dues à leur jeune âge, et qu'il serait ridicule d'attendre d'eux un comportement d'adulte. Quoique... ne pourrait-on pas parodier Beauvoir : On ne naît pas enfant, on le devient ? Il y a certes des raisonnements intellectuels ou des réflexions que les enfants ne font pas par manque d'expérience. Mais la fameuse candeur, innocence prétendument enfantine, tient plus du mythe guimauve que de la réalité.
Etre un futur parent lucide, c'est, je crois, se faire à l'idée que l'enfant qui viendra au monde ne sera sans doute pas conforme aux espoirs qu'on aura placés sur lui. Au départ, cet enfant sera un parfait inconnu. Malgré l'énorme influence que l'éducation parentale aura sur lui, il restera un individu autre, qui, peut-être, s'opposera radicalement à ses parents. Pas forcément une petite chose docile qui se laissera gentiment manier selon les caprices de parents frustrés de ne plus être en âge de jouer à la poupée.
C'est sans doute parce que j'ai conscience que les enfants sont des individus à part entière que je ne veux pas d'enfants. Créer un être, l'éduquer sans l'étouffer, le guider sans le manipuler, c'est une tâche sans doute très difficile. A certains parents d'en prendre conscience.